Sophie Blanchard, née Armant, est une figure de l’aérostation quelque peu oubliée. Elle a pourtant été la première femme à voler seule dans un ballon à hydrogène, la première à battre des records d’altitude en ballon, la première à avoir sa propre entreprise après le décès de son époux, et tout cela avant 1809 !
Ses premières ascensions en solitaire se font à Montpellier puis à Toulouse, après une seule ascension avec son époux qui l’initie à l’aérostation. Elle a alors 26 ans. Mais la quatrième a lieu à Bordeaux, le 6 février 1806, et sera suivie de plusieurs autres. Les Bordelais se pressent au spectacle promis par la seule femme aéronaute, dont les réservations d’un montant de cinq francs se font au château Trompette. Ils sont tellement ravis qu’ils lui promettent le quintuple de la recette pour une seconde ascension ! Celle-ci, le 4 mai à Bordeaux, donne lieu à des fêtes éblouissantes et à un hommage appuyé du maire dans un courrier publié le lendemain. Il faut dire qu’elle a mis dans les préparatifs beaucoup de temps et de moyens ; elle fait plusieurs voyages à Paris pour ramener à Bordeaux une très grande quantité de taffetas pour les ballons et d’acide pour les gonfler, car il s’agit bien d’une flottille de six ballons, un grand et cinq petits devant l’accompagner. C’est une expérience qui ne s’est jamais vue auparavant. Sophie réserve aux Bordelais la primeur de ses innovations, mais la motivation d’une recette quintuplée n’y est pas étrangère. Le spectacle est une grande réussite, et fait beaucoup pour la réputation d’intrépidité de la jeune femme.
Intrépide et généreuse
Le premier séjour se termine en août, mais Sophie est à présent une incontestable célébrité de l’aérostation. Encore deux ascensions en juin et en juillet, dont la seconde est caritative, et elle quitte l’Aquitaine auréolée d’une réputation de générosité. Elle retourne à Bordeaux après la mort de son mari en juin 1809, offre aux spectateurs une ascension à presque 6 000 mètres d’altitude, et une autre, au profit des pauvres du département, deux mois plus tard.
La jeune aéronaute doit beaucoup à l’Aquitaine : c’est là qu’elle a battu des records d’altitude, qu’elle a inventé le vol en flottille, et qu’elle jetait de sa nacelle des poèmes d’adieu à la ville ; mais c’est aussi le département qui lui a offert le plus d’hommages des édiles locaux et qui a fait paraître dans la presse le récit de ses exploits, et les lettres admiratives des élus, lui donnant la réputation d’une femme intrépide et généreuse, très appréciée de la population.
Connue dans toute l'Europe
1810 est l’année de sa gloire, car elle vole pour les cérémonies du second mariage de l’Empereur le 24 juin ; pourquoi elle et pas un autre ? Elle est la seule à avoir réalisé sans dommage plusieurs ascensions, à être appréciée, et elle est aussi une professionnelle. La réputation de la jeune veuve de trente ans est sans tache, et elle renouvellera l’exploit impérial le 24 juin 1811 pour la naissance du roi de Rome et encore le 15 août, à Rome, pour la fête de l’Empereur. Une fête officielle sans elle n’a aucun éclat, d’autant qu’elle accroche maintenant des feux de Bengale à son ballon, et des feux d’artifice en couronne autour de sa nacelle, bravant tous les dangers, et éblouissant la maison impériale. Maintenant connue dans toute l’Europe, elle négocie ses contrats, défraiements compris, et se paye le luxe d’observations scientifiques donnant lieu à des rapports transmis à l’Académie des Sciences, en France et en Italie ! Sa mort tragique en 1819 marque la fin des ascensions-spectacles.
Hors Montpellier et Toulouse où elle a réalisé ses premiers vols et où elle reviendra une fois pour un autre spectacle, et Paris où elle a un contrat pour ses spectacles aériens, Bordeaux est la seule ville où elle a réalisé six ascensions, dont deux au profit des pauvres du département. La région lui a rendu hommage en donnant son nom à des rues dans diverses villes dont sa ville natale de Trois Canons, mais aussi à Yves, à Mérignac et à Royan.
Sophie Muffat est enseignante, spécialiste de l’histoire navale, auteure de nombreux articles, conférencière… Elle a signé « les marins de l’empereur » médaille de l’Académie de Marine en 2022 et prix du jury de la Fondation Napoléon. Elle publie aux éditions Passés/Composés : la guerre d’indépendance américaine.