Premier romancier admis à l’Académie française, le Creusois Jules Sandeau aura notamment inspiré le pseudonyme de George Sand, de son vrai nom Aurore Dudevant, dont il a été l’amant.
Le 11 février 1858, une double élection se déroule à l’Académie française. Victor de La Prade est élu au fauteuil d’Alfred de Musset et Jules Sandeau à celui de Charles Brifaut. Cette élection fait date dans l’histoire de l’Académie, car Jules Sandeau est le premier romancier à être admis en son sein. Jules Sandeau est ainsi honoré car il « a pris le parti soi-disant prosaïque de la morale et du bon sens » et a déployé ses talents à « prévenir les naufrages au lieu de pousser aux écueils ».
Jules Sandeau qui est né à Aubusson, dans la Creuse, le 19 février 1811 occupe une place notable dans le paysage littéraire du XIXe siècle. Son roman le plus célèbre, Mademoiselle de la Seiglière (1844) connaît vingt-trois rééditions de 1847 à 1877 et sera traduit en Allemagne et en Angleterre. Emile Zola et Anatole France considèrent Sandeau comme un écrivain de la plus haute importance. Le premier loue son succès exceptionnel en 1880 et le second admire son sens aigu de la réalité malgré son idéalisme.
Secrétaire de Balzac
Sandeau, moraliste sans concession, spectateur amusé de la comédie humaine, a été un temps le secrétaire de Balzac. Sans atteindre la dimension épique de son génial mentor, il parvient sans difficulté à restituer une fresque sociale qui témoigne d’un sens aigu de l’observation et d’un immense talent de pénétration. Sandeau est un auteur original au temps du Romantisme et du Réalisme. Ses œuvres sont composées avec soin, le style est éminemment travaillé. Il s’inscrit dans le courant idéaliste qui célèbre les bonheurs d’une vie bourgeoise et vertueuse et les bienfaits du travail. Néanmoins, une lecture attentive nous montre que la portée de ses écrits va bien au-delà. Il sait manier l’humour, épingler avec finesse les travers de ses personnages, jouer habilement de la caricature, mettre en relief l’aspect comique des situations. Sa vie, comme ses œuvres, témoignent de ce recul ironique vis-à-vis des êtres et il serait dommage que l’on garde de lui l’image d’un écrivain seulement épris des conventions. Alors qu’il promène sa vieille silhouette fatiguée en se rendant aux séances de l’Académie française, il ne perd pas de vue ses contemporains et n’est pas dupe de la comédie humaine.
De Jules Sandeau à George Sand
Bien que les noms de Sandeau et Sand soient étroitement liés, Sandeau n’occupe malheureusement pas une place privilégiée, aux yeux de la postérité, dans la liste des amants de George Sand. Pourtant, c’est à Jules Sandeau que George Sand doit son nom et le courage de son émancipation. Le 4 janvier 1831, Aurore Dudevant, future George Sand, quitte le domaine de Nohant pour rejoindre son amant Jules Sandeau à Paris après avoir confié ses enfants à son ami Boucoiran qui leur servira de précepteur.
Aurore souhaite acquérir son indépendance financière après avoir conquis son indépendance affective. Elle va donc collaborer à divers journaux mais victime de la misogynie ambiante et des interdits de sa belle-mère qui ne souhaite pas que le nom de Dudevant figure sur les couvertures de livres, elle signera ses écrits sous le nom de Jules Sand, pseudonyme emprunté à son amant. C’est ainsi que George Sand devra son nom à Jules Sandeau même si c’est bien elle qui l’illustre de manière éclatante par la suite.
Portraits de province
Jules Sandeau est également un homme de théâtre, il écrivit de nombreuses pièces en collaboration avec Emile Augier et son buste figure en bonne place dans le hall de la Comédie Française mais c’est avant tout un romancier qui se montre particulièrement à l’aise dans la peinture de la province. En fréquentant les salons nantais de sa belle-mère, il va rencontrer des personnages remarquables qui lui serviront de modèles pour camper les nobles et les bourgeois, héros de ses œuvres, comme dans Mademoiselle de Kerouare (1841), Valcreuse (1847), La Maison de Penarvan (1857) et bien d’autres.
Les rapports sociaux et le clivage noblesse-bourgeoisie constituent un des thèmes favoris de l’écrivain. Il met en scène comme sur un théâtre de marionnettes, les préoccupations d’une bourgeoisie riche et montante qui aspire à se donner les titres que paradoxalement elle a abolis et les refus d’une noblesse pauvre et figée dans un passé révolu. Toute tentative de passage d’une classe à l’autre se solde par un échec. La noblesse, en raison de l’émigration n’a pas suivi l’évolution sociale et se retrouve privée de toute substance vive. C’est cet aspect tragique d’une société déjà morte qui vit sur le mode de l’illusion et de l’exclusion qui fascine Sandeau.
C’est donc dans l’étude des caractères qu’il va ainsi donner la pleine mesure de son art. Son regard vif et pénétrant lui permet des portraits fouillés et il crée toute une typologie souvent pleine d’humour, digne de figurer dans l’histoire de la littérature.
Brigitte Rastoueix-Guinot