Premier écrivain noir couronné par le Goncourt, René Maran secoue la France coloniale. Fonctionnaire devenu plume combattante, il dénonce les abus de l’Empire et s’impose comme l’une des voix fondatrices des lettres noires.
René Maran est né le 5 novembre 1887 à Fort-de-France. Son père, Léon Herménégilde Maran, est originaire de Guyane, tout comme sa mère, Marie Lagrandeur. Il occupe un poste depuis 2 ans en Martinique. En 1894, Léon Maran est au Gabon, comme administrateur civil de l’Afrique Équatoriale Française (AEF). De santé fragile, René Maran va être laissé pensionnaire au « petit lycée » de Talence, aujourd’hui lycée Victor Louis. Il a 7 ans et commence pour lui une vie de grande solitude, égayée par la lecture, surtout pendant les vacances scolaires, lorsque l’établissement est déserté.
Il entre en sixième au lycée de Bordeaux, aujourd’hui lycée Montaigne. Grâce à André Lambinet, son professeur de lettres, René Maran se découvre une double passion pour Marc Aurèle et pour la poésie. Mais c’est également un sportif accompli qui pratique l’escrime et le rugby. Il y côtoie le guyanais Félix Éboué arrivé à Bordeaux en 1901, futur compagnon de la Libération.
Lecture, écriture et solitude
En 1905, René Maran obtient la première partie de son baccalauréat lettres-latin, mais semble échouer à la seconde partie. Pendant quatre ans, jusqu’à son départ pour l’Afrique Équatoriale Française, il est employé aux écritures. Poste qu’il a certainement obtenu avec l’aide d’Auguste Pujolle, chef-divisionnaire à la préfecture de Bordeaux. Auguste Pujolle est par ailleurs un poète, un grand bibliophile, et le directeur-fondateur de la revue littéraire Burdigala, qui va jouer un grand rôle dans la promotion de la littérature régionale aquitaine au début du XXe siècle.
En 1909, il est nommé fonctionnaire des affaires indigènes dans la très jeune colonie d’Afrique Équatoriale Française (AEF) et quitte Bordeaux pour l’Oubangui-Chari. Il va y occuper pendant 14 ans différents postes, à Bangui, Grimari, Fort Sibut, Mobaye et Fort Crampell notamment. Solitaire, il passe son temps libre à l’écriture et à la lecture (il est abonné à la plupart des grandes revues parisiennes et entretien une correspondance importante avec Manuel Gahisto, Léon Bocquet, André Lafon, Jean Balde (Jeanne Alleman) et bien d’autres).
Un polémique prix Goncourt
En 1921, il est le lauréat du prix Goncourt. Son livre, Batouala, bien accueilli avant le prix, va devenir l’objet d’une très violente polémique. Le contenu de la préface, anticoloniale, n’est pas le seul motif de l’affaire Batouala, bien qu’elle choque dans cette époque de reconstruction de l’après-guerre, où la nation investit symboliquement ses valeurs républicaines dans l’Empire. Justement, l’objectif de René Maran est l’amélioration de la colonisation dans le respect des valeurs républicaines, très éloignées de la jeune colonie de l’AEF qui quitte difficilement son passé de comptoir aux mains des grandes compagnies de commerce. De plus, le monde des lettres, les coloniaux, les journalistes prennent conscience que René Maran est noir. Or, obtenir le prix Goncourt, c’est faire jeu égal avec le Blanc dans le domaine littéraire (qu’il y ait des députés, des avocats, des médecins noirs est admis). À cet événement stupéfiant, il faut ajouter que René Maran est fonctionnaire et qu’il critique l’action de l’administration coloniale. La polémique va durer plus de cinq d’années, pleine de bassesse, de racisme et d’attaques ignominieuses. L’ouvrage René Maran, Du scandale Batouala à l’éveil d’une conscience noire après avoir montré les différentes facettes du scandale, réinsére Batouala tant dans l’histoire littéraire avec la naissance de la littérature coloniale, que dans l’histoire sociale qui voit émerger la présence noire en France (Joséphine Baker, le Bal nègre…), surtout centrée sur une communauté afro-antillaise qui se veut le fer de lance de l’intégration dans la République.
Journaliste polémiste
En 1923, René Maran démissionne de l’administration coloniale et rentre définitivement en France. Il se lance dans le journalisme et fonde, avec Kojo Tovalou, la revue Les Continents (1924). Le journal est profondément assimilationniste et n’hésite pas à critiquer les abus de la colonisation. Par exemple, Blaise Diagne, député sénégalais à l’Assemblée Nationale est accusé d’avoir touché une commission pour chaque soldat africain recruté lors de la campagne de 1918. L’accusation n’est pas nouvelle, mais Blaise Diagne décide cette fois de répliquer en intentant un procès au journal Les Continents, procès qu’il gagne.
C’est le chapitre le plus novateur de l’ouvrage René Maran, Du scandale Batouala à l’éveil d’une conscience noire. En effet, l’activité de journaliste, de polémiste de René Maran était jusqu’à lors relativement peu connue. Or, René Maran place de très nombreux articles dans les journaux et les revues, anime des « causeries » radiophoniques. Il devient un expert de l’Afrique et des colonies. Il écrira dans tous les journaux « noirs » de France (La Dépêche africaine, La revue du monde noir), dans la presse coloniale bien entendu, mais placera également des articles dans les journaux de toutes obédiences politiques (La dépêche du Midi, Bec et Ongles, Les Lettres françaises, La République et même le quotidien sportif L’Auto). Il fréquente le salon littéraire que les sœurs Paulette et Jeanne Nardal tiennent dans l'appartement qu'elles partagent à Clamart. Pareillement, après son mariage, René Maran tiendra un salon chez lui. Ce seront des lieux d’intenses réflexions et le creuset du courant de la négritude. Les élites antillaises parisiennes, les étudiants africains y échangent leurs idées (Louis-Thomas Achille, Félix Éboué, Léon-Gontran Damas, Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire, Birago Diop, Alioune Diop, Ousmane Socé Diop). Le succès de Batouala aux États-Unis est tel que tous les intellectuels de la Harlem renaissance qui séjournent à Paris veulent rencontrer Maran (Alain LeRoy Locke, Claude McKay, Langston Hughes et surtout Mercer Cook qui deviendra un proche de René Maran).
Une référence universitaire
Enfin, l’ouvrage René Maran, Du scandale Batouala à l’éveil d’une conscience noire, seule biographie disponible, s’attache à montrer l’influence de René Maran dans la littérature afro-caribéenne de son temps. Aujourd’hui, aucun universitaire sérieux ne fait l’impasse sur René Maran. En France, depuis le centenaire de son prix Goncourt (2021), les éditeurs ont entrepris de faire reparaître toute l’œuvre romanesque de René Maran (la poésie n’est pas concernée). C’est l’occasion de relire Maran et de saisir la qualité de ses livres, leur universalité. À Bordeaux, qui dispose d’un fonds d’archives très riche à la Bibliothèque municipale de Mériadeck, on commence à lui rendre l’hommage qu’il mérite en baptisant une résidence universitaire, bientôt une nouvelle bibliothèque.