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  1. Peindre pour ne pas être consolé
Cliveurs démocratiques extrait © Michel Herreria

Peindre pour ne pas être consolé

Le peintre Michel Herreria laisse trois peintures en accrochage à l’hôtel de Région. Elles questionnent notre rapport à l’espace démocratique et instillent un regard critique vivifiant.

Michel Herreria -  3 oeuvres
Michel Herreria - 3 oeuvres © Michel Herreria

Des toiles abritées

Ce sont trois peintures qui sont arrivées là « par un concours de circonstances » explique l’artiste. Exposées au Frac Aquitaine en 2008 dans le cadre de l’exposition « Caprices des jeux », sous le double commissariat de Claire Jacquet et de Jean-François Dumont, elles sont installées depuis septembre 2017 dans les alcôves du second étage de l’hôtel de Région, de part et d’autre de la salle d’assemblée,

Créer du frottement

Les récitants, Cliveurs démocratiques et Sans illusion ne laissent pas indifférent, surtout dans ce lieu, aux portes de la salle qui abrite le débat démocratique local. « Ces peintures nous proposent un vagabondage réflexif, notamment sur des problématiques d’actualité politique. Réalisées en 2005, elles créent du frottement avec la temporalité politique. » Ces papiers peints montrent que le temps politique est un temps long. Ses problématiques perdurent. Les personnages d’Herreria se débattent dans les mêmes interrogations que leurs spectateurs. Néanmoins reconnait l’artiste, « il n’y a pas une intention première de résonnance. Ce que je trouve intéressant dans cet accrochage, c’est la part de risque prise par les hôtes, car le texte et les images les entrainent à interpréter et peut-être à faire des liens avec leurs missions et leur place.». En présence d’un public essentiellement composé d’administratifs et d’élus, Michel Herreria préfère à nouveau l’idée du frottement et refuse celle d’une possible friction. « L’idée de frottement est de titiller, se questionner. Le travail se veut modeste » reconnait-il. « J’utiliserais le verbe « aciduler », c’est un peu sucré et un peu acide. »

Gribouillis et transparences

La modestie, l’artiste la place dans le « gribouillage ». Ses papiers peints montrent ce qu’il appelle des « repentirs visibles », ratures et réécritures. Rien n’y est très net ni figé, comme une réflexion en mouvement permanent. Il « gribouille » et prend de la distance avec les impératifs de transparence du geste ou de l’espace d’expression. Et le repentir, devenu mécanique, devient la forme du vocabulaire d’une peinture. L’effacement de la trace, la visibilité des multiples repentirs, volontairement mis en avant, désamorcent alors l’idée même de transparence. « Trop de transparence tue alors la transparence » dit-il amusé. « Construire un esprit critique, c’est prendre de la distance, accepter de se tromper dans une société où on ne doit pas se tromper, car se tromper serait perdre du temps. ».

Peindre pour ne pas être consolé

Dès lors se pose la question existentielle « Comment mieux vivre ce temps de vie ? » L’artiste répond par une aporie dans le texte qu’il écrit pour l’accrochage. On peint « pour ne pas être consolé » et on se promène dans les peintures pour la même raison. Avec ses questionnements multiples qui se prennent eux-mêmes à rebours, le phrasé de ses toiles qui combine différent types de signes et de vocabulaires, Herreria invite donc à un cheminement aux nombreux allers-retours. Certes, il peint pour ne pas être consolé, mais cherche peut-être dans la tension et la contradiction de l’espace critique la voie possible d’une régénération.

Le critique d’art Jérome Diacre écrit à propos de son oeuvre « D’une manière ou d’une autre, les personnages de Michel Herreria semblent égarés dans un lieu qui ne leur est pas propice, mènent des actions dont le sens paraît leur échapper, se rassemblent péniblement autour de leur propre division.../…les agissements sont de courte portée ; l’espace est restreint et les mouvements des corps circonscrits par des gestes simples. » Dans ces trois toiles qui explorent notre rapport à la démocratie, il n’y a « pas de velléité à écrire de nouveaux systèmes ou de grands livres » mais se fait jour l’idée d’une « conscience du commun », peut-être laborieuse. « Comment nous situer les uns par rapport aux autres dans une confiance réciproque ? » demande l’artiste. « La question de l’espace démocratique est liée à la capacité d’une société à construire un haut niveau d’espace critique partagé », avec toutes les ambiguïtés de l’espace commun et de la parole démocratique. Sous-jacente, la question des œuvres devient alors celle de la démocratie même dans sa crise actuelle. Dès lors demandent-elles : « Comment régénérer une manière de co-construire ? »

Texte de Michel Herreria écrit pour l’accrochage à l’hôtel de Région - 28 02 2016

Peindre pour ne pas être consolé

"À partir des années 1970, les mots “régulation” et “transparence” ont opéré comme des formules magiques dans les discours médiatiques. Ils ont eu pour fonction de nous faire croire à la raison, tant dans le fonctionnement des marchés que dans l’exercice des pouvoirs.

En 2016, je suis un citoyen européen dans un état français, dans la Nouvelle-Aquitaine, vivant dans un monde où la magie n’opère plus, un monde dans lequel le citoyen doit penser sans le secours de l’évidence et toujours se méfier des usages équivoques du concept de raison.

Pour moi, être citoyen c’est incarner la figure d’un sujet expressif et critique qui combat les illusions dogmatiques. C’est aussi prendre part à la réhabilitation d’une éthique de la raison, par-delà ses dévoiements actuels, pour préserver le lien social et prendre le risque de la démocratie. Voilà pourquoi je peins.

Peindre pour ne pas être consolé, peindre une charge critique du dedans de la raison, peindre avec un imaginaire social où se dessinent les contours d’un cosmopolitisme ambitieux, contrepoint et contrepoids à une globalisation dépourvue d’institutions démocratiques. Échapper par la culture et l’éducation à la cage d’acier, en coopérant à ces initiatives critiques citoyennes, souvent intuitives, qui donnent la force de ne pas céder à la tentation du désespoir."

Peindre au tableau noir

Texte du critique et écrivain Hugo Lacroix à propos des toiles de Michel Herreria

Allez me faire une peinture au tableau noir ! C'est l'ordre qu'aurait pu donner un maître d'école fou, ordre auquel Michel Herreria a choisi d'obéir. Le peintre se sert donc d'une craie blanche, un outil ultra-simple aux prises avec l'ultra-savant de la peinture.

Un peintre a besoin de se poser un handicap majeur qu'il surmonte en créant sa technique picturale, révolutionnaire si possible. Celle d'Herreria commence à la paralysie du gosse devant l'intimidant tableau de classe, dont les formats de ses peintures sur papier reprennent les énormes dimensions. La matrice de ces pièces paraît être la trouille de manquer de questions, face aux multiples univers mieux-disants qui composent l'actuel meilleur des mondes.

À un être de parole tel que l'homme, la peinture qui lui correspond, — une contemporaine et rivale puissance de dire.

Dire autrement, avec des couleurs qui préservent leur qualité salissante, la capacité de maculer, du meilleur usage pour souiller des habitudes. Discourir, mais dans la langue indiciblement mélancolique des graffitis, toujours ultimes. Il y a là comme un Art Brut à la hussarde, comme un Philip Guston soluble dans Honoré Daumier, et tout autant du Francis Bacon géomètre chez Alfred Jarry. Le style adéquat pour afficher le pathologique à sa véritable échelle : le hors d'échelle.

C'est une grande tradition cruelle qui se remet à la peinture, au formidable discours que sait tenir la peinture, lequel épouvante et réserve la joie de rire.