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  1. Carnet de marche à Royan

Carnet de marche à Royan

L'auteur, Olivier Bleys, nous propose de découvrir notre nouvelle Région au rythme du marcheur. Une cadence qui permet de s'arrêter, de découvrir nos territoires autrement, de s'étonner : ici l'architecture d'un lieu, là les habitudes des habitants... Armé de sa plume, de son appareil photo, de sa caméra et de son enregistreur, il est nos yeux et nos oreilles.

Avant le premier pas, un soigneux repérage.
© Olivier Bleys

Voici quelques années, invité au Brésil pour une tournée de conférences, j’ai découvert Brasilia. Capitale du pays, siège des administrations fédérales, Brasilia est aussi un projet architectural d’une grande cohérence : la ville a été bâtie au milieu du désert, en mille jours seulement, selon un plan qui rappelle un oiseau aux ailes déployées.

En laçant mes chaussures pour marcher dans Royan, je songe à cette métropole lointaine que j’ai parcourue naguère à pied, vidant régulièrement ma bouteille d’eau car il y fait très sec. À première vue, les deux villes partagent peu de choses : l’une manque de pluie, l’autre borde l’océan ; l’une côtoie le tropique du Capricorne, l’autre habite l’hémisphère nord ; l’une enfin déploie une architecture pompeuse et officielle signée Oscar Niemeyer, quand l’autre est renommée pour le charme intime de ses villas.

D’où vient, alors, que l’office du tourisme royannais ait intitulé l’un de ses circuits « le souffle du Brésil » ? Les trois lignes décrivant l’itinéraire sur leur page Internet donnent peu d’indices. « Laissez-vous surprendre », propose Royan-tourisme. Chiche !

S’il fallait un seul motif à ma marche du jour, ce serait d’éclaircir l’énigme brésilienne de Royan. J’ai piqué des repères sur ma carte numérique, monuments, points de vue, sites remarquables qu’il s’agira de relier à pied, tels ces points numérotés dans les magazines de mon enfance.

© Olivier Bleys

C’est peu dire que la ville m’est étrangère. Je la connais si mal qu’en préparant cette journée, j’ai positionné le phare insulaire de Cordouan sur le continent, face aux boutiques du Front de mer...

De quoi me mettre toute la population à dos.

Qu’ils pardonnent un natif de Lyon et randonneur d’altitude ; dans ma famille, nous avons, de père en fils, le pied plus montagnard que marin.

La panoplie du carnettiste à pied.
© Olivier Bleys

Un café inaugure toutes mes journées de marche — les autres aussi, d’ailleurs. Tout en buvant mon expresso, je fais la revue du petit matériel dans mon sac à dos. Il y a de quoi photographier, prendre du son, filmer un peu ; recueillir des premières impressions sur Royan — premières seulement car, par principe, je m’impose de tout boucler avant la nuit. Ce n’est pas pour aller vite mais pour garantir la fraîcheur de mon témoignage. Je me méfie des guides et des voyages trop informés.

Architecture Belle-Époque et audaces contemporaines

Mes premiers pas dans la ville sont perpendiculaires à l’océan. Quartiers du Parc et de l’Oasis, tranquilles à cette heure, que parcourent derrière leurs chiens des joggeurs, et quelques dames âgées disant bonjour. Je tends mon micro à des oiseaux eux-mêmes très bien élevés, qui pépient gentiment dans la hauteur des arbres. D’émotion, sans doute, les batteries de mon micro se vident. Je n’aurai plus de son avant de les changer.

La lumière rasante cajole d’élégantes façades, des jardins en ordre plantés de roses et d’hortensias, des boîtes aux lettres fermées aux prospectus et des portails qui boudent les prospecteurs. Pas un papier ne traîne, seulement des aiguilles de pin qu’un employé en voiturette (électrique) balaie sur le côté. Les maisons, toutes confortables, mêlent l’architecture Belle-Époque et les audaces contemporaines. Quand je découvre ce genre d’endroits, je regrette de n’avoir pas fait médecine, sinon de ne pas écrire de best-sellers.

Dégagements. Agrandir l'image
La Musardise, vaste terrasse, double-garage. Agrandir l'image
Verdure sous surveillance. Agrandir l'image

Au coin d’un parc, un bâtiment bien intégré, malgré ses lignes franches que rien alentour ne semble prolonger. Pour le visiteur de Brasilia, l’église Notre-Dame-de-l’Assomption évoque un peu sa marraine tropicale, la cathédrale Notre-Dame de l'Apparition, pourtant postérieure. La voilà, l’épice brésilienne dans le plat charentais…

Cette maçonnerie aux larges ouvertures s’inspire des pays chauds. Peu d’angles, peu de géométrie — des murs courbes, des volumes adoucis, un blanc nu du sol au plafond (du dallage à la voûte) que percent par endroits des vitraux aux teintes vives. Je devine combien moderne a dû sembler cette architecture au moment de la construction, en 1952.

Église Notre-Dame-de-l'Assomption, 1952. Agrandir l'image
Des courbes brésiliennes… Agrandir l'image
Fragments de soleils. Agrandir l'image
En travaux, l'église Notre-Dame de Royan (1958). © Olivier Bleys

Hélas tout ce béton, matériau pour lequel le Corbusier et ses pairs avaient une  vive prédilection, avoue un peu son âge... L’air maritime corrode le ciment et met les fers à nu. À Royan, les bâtiments de cette époque subissent des réfections plus ou moins poussées. C’est le cas aujourd’hui de l’œuvre maîtresse, l’église Notre-Dame de Royan, en travaux derrière des palissades. Je n’y aurai pas accès.

Maquillage à la chinoise. © Olivier Bleys

Dans un ordre plus modeste, la villa Kosiki à l’allure chinoise, avec ses gargouilles en têtes de dragons et ses toits rebiqués, s’entoure aussi d’échafaudages.

Ici, c’est le bois qui a souffert des outrages du temps.

J’assiste, frissonnant, aux efforts d’ouvriers en bâtiment pour remplacer les fenêtres d’origine par de banals cadres en PVC.

La traversée des quartiers résidentiels me conduit au port. Dans les villes atlantiques, plus l’on s’approche de l’océan, plus blanchissent les maisons. À l’intérieur des terres, on voit encore du vert, du jaune, du rouge. Sur le front de mer, il n’y a plus que du blanc, relevé ici et là d’un bleu profond. J’ai le vertige en songeant aux hectolitres de blanc pur que doit consommer chaque année la réfection des villas royannaises ; on voit d’ailleurs les pots de peinture empilés dans les garages.

Certes, c’est joli. Mais ce folklore maritime, à la longue, m’use les nerfs. Dedans les fenêtres-hublots, les maquettes de bateaux, les échassiers en bois sur une patte... Dehors ces façades éblouissantes qui, par grand soleil, vous menacent d’une ophtalmie des neiges. Si j’habitais ici, je construirais un chalet en sapin par esprit de contradiction.

Blanche ascension. Agrandir l'image
L'immeuble des Ponts et Chaussées, 1952. Agrandir l'image
Tranche de soleil. Agrandir l'image
Villa "Le vent du large", 1953. Agrandir l'image

Entre port et plages discrètes

Sur le port, il est midi et le soleil zénithal taille des ombres courtes aux chalutiers à l’ancre. Ce n’est plus l’heure du poisson, la criée est déserte et les mouettes somnolentes. Tel doivent l’être aussi pêcheurs et mareyeurs que j’imagine, à cette heure, se reposant chez eux.

Ombres courtes et filets longs. Agrandir l'image
Sous la garde des mouettes. Agrandir l'image
Pelote de mer. Agrandir l'image

Le seul navire en manœuvre est un gros bac assurant la traversée de Royan à Verdon-sur-mer, de l’autre côté de l’estuaire. Tant pis pour la lumière vilaine qui inonde la scène, je tourne mes premières images sur ce sujet imposé. Mon micro a des piles neuves, le bac va-t-il corner en quittant l’embarcadère ? Mais non, il s’esquive en silence. Les riverains ont dû se plaindre de trop fréquents coups de trompe. Dépité, je m’assieds au restaurant voisin pour un repas de poisson.

Depuis le centre de Royan, en marchant vers le nord, se succèdent des plages de plus en plus courtes, de moins en moins sableuses, que semblent fréquenter plutôt les habitants. Ce sont des plages discrètes, pour initiés. Les gens du coin y vivent comme à la maison. Ils feuillettent des magazines dans des transats, ils téléphonent, ils noircissent des grilles de sudokus. Ce petit air de vacances adoucit la présence des blockhaus de la deuxième guerre mondiale, enfouis sous les dunes herbeuses.
Très envie d’un bain, mais j’attendrai le soir et d’avoir bouclé mon circuit. Pour l’heure, je tends mon micro et mon objectif vers les baigneurs en contrebas.

Les touristes débarquent. Agrandir l'image
Discret paradis. Agrandir l'image
Casemates pour temps de paix. Agrandir l'image
Un fil à la nageoire. Agrandir l'image
Entre terre et eau, une ligne de partage. Agrandir l'image

Film Marche Royan - mer from Région Nouvelle-Aquitaine on Vimeo.

De Royan à Brasilia

En chemin, je m’accorde de longs détours vers les villas remarquables, assez bien réparties sur la commune pour qu’on puisse, un peu partout, assouvir sa curiosité de l’architecture du XXe siècle. Royan, on le sait, a cruellement souffert d’un bombardement allié en janvier 1945. Du centre ville, martelé par les bombes, il n’est resté debout que quelques pans de murs.

Quand la reconstruction a commencé, gigantesque chantier à l’échelle de la cité, elle s’est faite dans le goût de l’époque, ces années 1950 où soufflait sur l’urbanisme un vent d’audace et de modernité. L’influence du Brésilien Oscar Niemeyer a été déterminante sur les promoteurs locaux : ils ont osé la courbe et la couleur, invité l’air et la lumière dans les maisons.

Voilà aussi qui rapproche Royan et Brasilia, de part et d’autre de l’Atlantique. Brasilia, ville nouvelle de 1960, s’est construite à partir de rien. Royan, cité meurtrie de 1950, s’est bâtie sur des ruines. Dans les deux cas, un défi majeur fut relevé.

La Villa dite "Boomerang", 1959. Agrandir l'image
Un rêve de Mondrian. Agrandir l'image
Esprit d'époque. Agrandir l'image
Jadis, une fontaine. Agrandir l'image

Le ciel se couvre alors que j’accomplis mes derniers pas à Royan. Une promenade est aménagée le long de la Grande Conche, la plage centrale où défilent en bon ordre, chacun dans son couloir, cyclistes et piétons souvent âgés. « Bien vieillir », promet une inscription sur la façade d’un institut balnéaire. Beaucoup ici s’en sont fait un précepte.
Un coup d’œil à mon téléphone portable, qui enregistre ma progression : j’ai marché dix-sept kilomètres depuis l’entrée de la baie jusqu’au quartier de Pontaillac, au nord-ouest, contigu à Vaux-sur-mer. Pas si mal, sous cette chaleur et avec mon barda. Dix-sept… oui, tiens, c’est aussi le numéro du département de la Charente-Maritime. Je souris en abordant une fête foraine fin-de-saison, manèges ralentis, la moitié des attractions sous bâche. La musique des manèges diffuse sa gaieté dans l’air du soir.
Enfin, ma voiture. Un voile de sable blondit la carrosserie. Je délace mes chaussures de marche, toutes chaudes encore de l’exercice. Il est temps d’enfiler mes espadrilles de plage.

Portrait de l'ambulant. Agrandir l'image
Ça mérite bien de souffler. Agrandir l'image
Royan se lève à l'horizon.
Royan se lève à l'horizon.
D'autres traces que les miennes.
D'autres traces que les miennes.
Selle de mer.
Selle de mer.
Bleu de jalousie.
Bleu de jalousie.
Méharée charentaise.
Méharée charentaise.
Sainte aurore.
Sainte aurore.
Divins rayons au Temple protestant (1956).
Divins rayons au Temple protestant (1956).
Trois inséparables de l'allée des Marronniers.
Trois inséparables de l'allée des Marronniers.
Petit, j'aimais jouer à Puissance 4.
Petit, j'aimais jouer à Puissance 4.
Le Marché central (1956).
Le Marché central (1956).
Amer patriotique.
Amer patriotique.
Criée, j'écris ton nom.
Criée, j'écris ton nom.
Après tant d'aventures…
Après tant d'aventures…
Alors s'élargit l'horizon.
Alors s'élargit l'horizon.
Asymptote au large.
Asymptote au large.
Y'a pas à mégoter.
Y'a pas à mégoter.
Accroc au manteau d'ombre.
Accroc au manteau d'ombre.
L'échappée belle.
L'échappée belle.
Faire des mains et des pieds.
Faire des mains et des pieds.
Dilemme nautique.
Dilemme nautique.
La nation et son ombre.
La nation et son ombre.
Les frères de la côte.
Les frères de la côte.
Carrelets magiques.
Carrelets magiques.
Tutu turquoise.
Tutu turquoise.