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  1. Agriculture : le bio prend le contrôle
Elicit © Joel Peyrou

Agriculture : le bio prend le contrôle

Avec le soutien de la Région, des fabricants capitalisent sur l’innovation pour proposer aux agriculteurs de protéger et nourrir les plantes autrement. Comment ? En ayant recours au biocontrôle*. Explications…

Créée en 2017, la start-up Elicit Plant développe différentes solutions pour stimuler les plantes afin qu’elles résistent mieux aux maladies et aux stress hydriques et thermiques. Elle s’appuie pour cela sur une formulation naturelle et non toxique. « Les premiers essais montrent une augmentation des rendements de 10 à 20 % en cas de forts stress hydriques ou thermiques », explique Aymeric Molin. Cet ingénieur agronome est associé de l’entreprise dont les locaux techniques se situent à Vilhonneur, en Charente. « Nous disposons d’une ferme expérimentale de 550 hectares et d’un laboratoire de recherche et d’expérimentation sur place qui teste l’efficacité de nos protocoles sur une multitude de cultures : blé, soja, colza, etc. » Cette équipe locale d’ingénieurs agronomes travaille de concert avec le CNRS de Strasbourg et différents sites de l’INRA 2 pour parfaire des procédés couronnés par plusieurs brevets. Celui-ci consiste dans les grandes lignes à augmenter très fortement la perméabilité de la paroi végétale des plantes pour développer ses capacités d’absorption et fortifier ainsi sa croissance. L’entreprise travaille à la constitution d’une gamme de produits bio destinés à un marché national et international qui devront être homologués avant une commercialisation à échéance 2021. L’enjeu est d’importance. Le marché a besoin de solutions bio-stimulantes qui vont dans le sens de plantes naturellement résistantes et plus résilientes en substitution des produits phytosanitaires. Elicit Plant, qui dispose d’infrastructures de qualité, envisage par ailleurs de partager son laboratoire dans une logique de coworking. « Je suis persuadé que la transition agricole passera par la synergie entre différentes solutions d’innovation », estime Aymeric Molin. Autre innovation respectueuse de l’environnement. Elle est l’œuvre de la société Agri Synergie à Périgueux, spécialisée depuis vingt ans dans la fertilisation et le biocontrôle des cultures avec une large gamme d’engrais minéraux, de fertilisants foliaires et d’amendements pour le sol.

Une barrière minérale

Elle a entrepris ces dernières années un virage stratégique à la suite de gros travaux de recherche et développement. Elle a notamment développé une barrière minérale naturelle insectifuge contre les ravageurs, homologuée par l’Anses 3 en 2010. « Il s’agit d’un produit appliqué sur le végétal qui perturbe le cycle des ravageurs en les gênant dans leur prise de nourriture et le dépôt des œufs », explique son dirigeant, Michel Vermeil. Le produit, qui a fait la preuve officielle de son efficacité et de son innocuité pour l’homme et pour l’environnement, s’inscrit dans une démarche plus globale d’informations, de recommandations et de conseils pratiques aux agriculteurs de l’entreprise. Elle lance ainsi dès avril 2019 des journées techniques gratuites sur la pulvérisation en Nouvelle-Aquitaine pour la vigne et l’arboriculture. « En fonction du développement des couverts, les déperditions lors d’une pulvérisation sur le feuillage peuvent atteindre jusqu’à 60 % vers le sol et 30 % vers l’air. Les marges de progrès sont considérables », explique Marie-Anne Mizon, ingénieur agronome de l’entreprise. La société développe par ailleurs un outil numérique à valeur ajoutée et compte déposer à terme un dossier dans le cadre de l’appel à projet2 DIVA 4 lancé par le pôle de compétitivité Agri Sud-Ouest Innovation (Nouvelle-Aquitaine et Occitanie).

1. Biocontrôle : ensemble de méthodes de protection des végétaux basé sur l’utilisation de mécanismes naturels. Seules ou associées à d’autres moyens de protection des plantes, ces techniques régissent les relations entre espèces dans le milieu naturel. Il repose sur la gestion des équilibres des populations d’agresseurs plutôt que sur leur éradication.
2. Institut national de la recherche agronomique.
3. L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail.
4. Projet DIVA : dispositif européen qui finance des projets d’innovation numérique dans les secteurs agricole et agroalimentaire.

« Des freins au changement »

Bretagnolle
Bretagnolle © Françoise Roch

L’unité CNRS de Chizé dans les Deux-Sèvres mène depuis 1994 une étude grandeur nature d’alternative à l’agriculture intensive. Elle concerne 450 exploitations et 13 000 parcelles agricoles. Explications avec Vincent Bretagnolle, directeur de recherche au CNRS.

Qu’est-ce qui fait la particularité de vos recherches ?

La Zone Atelier Plaine & Val de Sèvre est une plaine céréalière, au sud de Niort, qui s’étend autour de l’Unité CNRS de Chizé. Il s’agit d’une plateforme de recherche à ciel ouvert qui s’inscrit dans le long terme. Nous y menons des expérimentations, réalisées par les agriculteurs eux-mêmes, qui en sont donc bénéficiaires et témoins des résultats obtenus. Il s’agit de recherches réalisées en conditions réelles*, auxquelles nous avons associé aussi les citoyens. Notre recherche porte fondamentalement sur deux points complémentaires : la réduction des pesticides est-elle possible, et quel est le rôle de la biodiversité et des solutions fondées sur la nature dans ce défi ?

Quels résultats majeurs avez-vous enregistrés à ce jour ?

Plusieurs expérimentations ont été effectuées. L’une d’elles a montré sur un cycle complet de culture du blé (1 an) que la réduction d’herbicides et d’engrais azotés de 30 voire 50 % (dans les cas extrêmes) n’a pas d’effet statistique sur les rendements. Des résultats confirmés ensuite par des études plus longues sur le blé, le colza, le maïs et le tournesol. Moins d’intrants, c’est bien pour l’environnement, mais aussi pour l’agriculteur, dont les revenus augmentent, puisqu’il économise en produits phytosanitaires et en gasoil. Le gain peut atteindre 160 euros l’hectare, ce qui est parlant pour la profession. Nous avons également démontré dans une autre expérimentation que la présence d’insectes pollinisateurs – les abeilles principalement – se traduisait par une augmentation de la production d’une parcelle de colza de 30 %**…

Ces résultats ont-ils incité les agriculteurs concernés à changer leurs pratiques ?

Non, et c’est tout le paradoxe de nos travaux, qui ont montré aussi des freins profonds au changement. Voilà pourquoi nous travaillons dorénavant sur les composantes sociologiques du changement pour comprendre, analyser et lever si possible « l’aversion au risque » des agriculteurs. L’agrochimie a été perçue pendant quarante ans comme une assurance tous risques. Il ne suffira pas de prouver noir sur blanc que la transition agricole est possible et bénéfique pour la réussir. Il faudra aussi accompagner culturellement et socialement les agriculteurs et les consommateurs dans cette mutation, qui peut inquiéter et déstabiliser.

* À la différence des études réalisées pour la plupart sur des modèles théoriques ou dans des stations expérimentales hors sol.
** Tués directement ou indirectement par les insecticides, les pollinisateurs disparaissent. Or, le CNRS de Chizé a prouvé par comparaison de deux parcelles (une avec pollinisateur, l’autre sans) une production accrue de 30% dans le premier cas.